<< Je suis née au-dessus des souterrains, dans un monde qui exigeait des lignes claires.

Une identité propre.

Des contours nets, comme si l’on pouvait se découper soi-même dans du papier blanc.

On m’a appris à choisir, à trancher dans la masse confuse :

ceci est toi, ceci ne l’est pas.

J’ai obéi.

J’ai jeté des parts entières de moi dans des poubelles calcinées.

Mais un jour le sol s’est ouvert. Pas un effondrement spectaculaire.

Plutôt une fatigue des surfaces. Une fissure dans l’unité.

Les fractures du béton brûlant révélèrent des herbes translucides, parasites d’un monochrome gris suintant.

Résine, pigments, paillettes.

Elles sont là, sous mon nez, figées entre les mèches de mes cheveux délavés par les rayons du soleil.

Elles s’infiltrent. Elles percent.

On peut tolérer la subversion tant qu’elle brille un peu, tant qu’elle reste le long de la plinthe ou du trottoir, à sa place périphérique.

J’ai vu qu’en dessous, ça bougeait toujours.

Alors je suis descendue, plus profond.

Plus profond encore.

J’attendais jusqu’à la tombée de la nuit, pour peut-être apercevoir au loin une galaxie d’artifices.

Sans jamais rien voir pourtant ; seule l’illusion, la persuasion, faisaient apparaître un monde bien plus abyssal.

Et au fond, au fond du fond, je pense à toi, à ta perle qui coule le long de mes cuisses.

Notre amour transformé en pièce à conviction. En reste compact.

On a voulu le sauver de la disparition, recoller les miettes à la pince à épiler.

Pas suffisant, alors on l’a enfermé, conservé en relique.

J’ai gardé les captures d’écran.

Les tickets de cinéma, les pièces à conviction qui restent après la fin.

Les messages archivés et ta voix sous-mentholée.

Comme si conserver empêchait la rupture d’avoir lieu.

Comme si l’on pouvait figer un fredonnement dans une boîte et le garder intact.

J’enfonce lentement mes doigts nacrés dans le sable bouillonnant.

Je sens que sous mes ongles finement peints se joue la fracture.

À l’aiguille, sur le capot de ta bécane, je grave dans le métal les mots que je n’ai jamais su te dire.

Ta nageoire a fendu mon cœur en poussière,

nos souvenirs en éclats.

L’amour, une fois extrait de son mouvement, devient artefact.

Il pèse.

Que faire de mes attachements brisés ?

Les enterrer, ou les exposer ?

Les empiler, les amasser ?

En faire des plages, là où les marées viennent caresser ce qui reste de nous.

Je suis à la fois celle qui aime, celle qui documente et celle qui embaume.

Celle qui répare, sculpte les fragments, agglutine les restes,

en un palais maudit où s’accouplent la fleur carnivore et la truie.

Dégoulinante d’amour pour toi, je te fredonne les souvenirs d’un refrain qui m’avait autrefois séduite.

J’ai chanté pour que ça tienne. J’ai répété ses mots comme des incantations.

J’ai voulu être la star de quelqu’un, l’astre autour duquel on gravite.

La lune de tes mer·es.

Redevenir star de vos mythologies, que l’amour saphique devienne île paradisiaque, colonelle cétacée ou fever dream de nos années passées.

Mais devenir star, c’est devenir image.

Et l’image ne supporte pas les fissures. Elle exige la constance. La fidélité au rôle.

Tenace, me colle à la peau.

Cette peau que je déchiquette comme ces portraits qu’ils ont placardés.

Qu’ils ont sous-titrés, retouchés, déformés, tronqués.

Je deviens effigie légendée métamorphosée en vipère, en menace à traquer.

Érigée en martyre, lire de ce que l’on dit de moi.

De moi, pour eux.

My face is a shop front

My face is the real shop front

My shop is the face I front

I’m real when I shop my face

Costumée en attraction muette, en épicerie de vacances

Nous ne jouons pas, nous sommes sur les champs de bataille, ou dans l’arrière-boutique, à trouver la bonne armure, à jouer les bonnes.

Une crinoline en mortier

un jupon

une culotte d’argent

Ferrailler les couches,

Devenir héroïne, balancée en carcasse dans des arènes familières, au bûcher.

À la première lumière, j’émerge en inconnue et me contemple dans le miroir qui, lentement, se dissipe en filet de bile,

grumeaux de leurs attentes.

Le nuage de blush, qui tamisait mes rides, semble s’être moulé dans les creux de mes joues ;

bouche vermillon d’une barbie aux cheveux déshydratés par la poussière des cosmétiques.

Couche après couche, je mutais en une odalisque.

Ma voix s’amollissait pour les faire bander, ne pas prendre de risque.

Sourire de toutes mes dents.

Charmante comme un armement.

J’ai été transvasée, de bouche en bouche, de doigts en doigts.

Un bouquet de fleurs qu’on réutilise, pour faire joli, pour séduire.

À qui on injecte.

À qui on scalpe.

Le refus éternel de faner.

Artificial bloom

Bout de cartilage au fond du sac plastique ;

caillot de sang en amas de strass.

J’étais à la fois prisonnièr·e sous rançon et mal du siècle.

Baronne matriarche et marge à dégrader.

À la fois victime et coupable.

La princesse saigne.

La mère désire.

L’icône fatigue.

Essorée.

Goutte après goutte, me courber pour fondre à tes pieds,

Disparaître en larmes, en flaques rosées, rongées par le sucre d’une grenadine surdosée.

Je m’évapore, refuse de durer.

Une présence qui transpire la fuite.

Peut-être que je suis faite de cela : d’états transitoires.

Que les souvenirs d’été qui fourmillaient dans tes textes retrouveront leur force une fois effacés, raturés, essuyés.

On m’a toujours dit que pour être, il fallait tenir. S’installer.

Se fixer.

Moi, je m’égoutte à l’arrière de vos entrées, en backstage.

Rien ne promet la stabilité.

Tout disparaît pour ne me laisser que le goût de ta langue fraise.

Artificielle

Rattraper, entre le creux de mes mains, l’eau d’un temple qui fut le tien.

Moi qui pensais ne jamais te voir pleurer, j’ai écouté la chute de ton univers en cascade.

J’assistais à l’écoulement de ta mémoire, celle que tu brodais de perles, que tu imprimais sur les bâches de ta serre.

Mais tu savais que la mémoire ne s’imprime pas, elle s’arrache

elle se râpe

Couche sableuse, contradictions, désirs incompatibles, élans politiques trop radicaux, failles.

J’ai cru qu’il fallait oublier pour avancer.

Mais l’oubli laisse des résidus. Ça garde l’empreinte, ça pense.

Tes mots gravés m’apparaissent alors en cicatrices

les fragments que tu m’as laissés suintent l’hémoglobine.

Je suis la très fendue, la mal-lovée

Ici, le rêve a perdu sa rigidité. Il se tord, ne tient plus debout, n’est plus une évidence.

Pourtant, je m’y voyais, bien installée, attendant qu’on me transporte vers quelque chose qui n’est pas moi.

Récits qui puaient la niaiserie.

Où mes sœurs étaient montées les unes contre les autres, érigées en monstres, en lâches ou en sorcières.

Embrasser une dernière fois, tes lèvres craquelées, rongées par la nicotine et le sel.

Pour espérer partir seule dans le carrosse que tu m’avais toujours promis, roues déformées par la chaleur des fantasmes.

Ceux qui sentent le conte de fées laissé trop longtemps au soleil, noirci, gondolé par la crasse des jantes et le poids des sièges en cuir.

La désillusion.La mesquinerie.

J’ai préféré les fuir, te laisser en plan.

Parce que, vois-tu, moi j’ai trop besoin de liberté pour accepter celle que tu veux bien me donner.

Cette liberté, je la tiens entre mes doigts.

Dans le reflet suintant de mon visage instable qui ferait tache sur mon profil insta.

Chaque image ajoute une strate.

message envoyé, photo publiée, note enregistrée, archive.

Mon archive.

Une manière de me raconter sans me délivrer par précaution, par vulnérabilité.

Sur l’écran, ils commentent : bravo les femmes qui ne pleurent pas !!!

J’ai répondu : j’m les meufs <3

On nous a appris à nous détester.

Bronzage sous lumière bleue, ma peau devient hydroponique.

Wanna be la meilleure sauvegarde, ton abonnement rentable, l’unique vue dans ta story privée.

Sur le cloud, je collecte ma vérité, fabrique d’avatar.

En fragment, classer, déclasser ; dupliquer les gestes hérités, détourner les mensonges, éditer jusqu’à obtenir une archive.

Je m’édite. Je compile par hyperphagie mon histoire désordonnée. Système de pensée qui laisse entrevoir mes failles, mon identité.

Des tâches d’encre sur les planches de papier qui chuchotent la cruauté.

Des scènes, des espaces A4, des fragments bétonnés

Mouler le fond sur la forme, lustrer l’instantanéité.

Extirpés, déterrés de leurs sources, des écrits sensibles, autonomes des lieux où tout s’assemble en silence.

En une sororité, entre pilleuses.

Rassembler les miettes.

Creuser des galeries, saliver la terre, aiguiser les mandibules.

Il s’agit d’un mouvement collectif obstiné : transformer des pensées qui circulent, des influences qui se croisent, des héritages transportés, en une véritable colonie.

Un chantier partagé pour réécrire une mythologie matriarcale.

Communautés, duo ou tête d’affiche.

Des iconographies en flux de clichés.

Lèvres glossées et ongles vinaigrés.

Écœurants, kinky ou désirées.

J’ai brandi des items comme preuves. Regarde, je suis cela.

Regarde, je tiens ça.

Voraces matérialistes.

Toi et moi, on baisera les bibelots du patriarcat.

Avec toujours la tentation de la tendresse, une sensation nouvelle : pieuvre, venin, corrosion, sorcellerie, une réaction acide transmise par mes sœurs.

Puis, un matin, éclot de la putain une Madone vénérée.

Mère de tout·es les saint·es, aux paires de nibards siliconés.

Nouvelle icône du capitalisme affectif où l’intime se monétise.

Alors, la tentation devient évidente : devenir image, surface sacrée.

Ne plus être une somme de strates contradictoires, mais un branding cohérent.

Aura stabilisée.

L’injonction est claire : simplifie-toi.

Réduis-toi à un signe clair.

Rends-toi reproductible, partageable, aimable en masse.

Elle ne doute pas, ou alors son doute est déjà rentable.

Moi, je demeure trop épaisse, trop embourbée.

Mon récit n’est pas optimisé.

Je ne sais pas me transformer en relique portable.

Et peut-être que la sainteté numérique n’est qu’une couche supplémentaire, vernie, prête à s’écailler.

Des visages de vierges défigurées par les déplacements du botox qu’elle s’était injecté pour, enfin, se désirer.

Je vous salue, mes grâces, mes garces.

Je n’ai jamais eu de père, je n’ai jamais eu de fils,

ainsi soit-il, bénies soient mes sœurs.

Les creux de la terre sableuse se cicatrisent, se referment derrière moi.

À la surface, rien n’a bougé.

Je comprends que je suis faite de dépôts, de couches épaisses parfois incompatibles : sédiments d’images, de discours, de désirs, de refus.

Je remonte à la surface sans chercher à me solidifier.

Je garde en moi la mollesse des formes qui s’épuisent, la persistance de ce qui pousse en marge, la mémoire de ce qui a été conversé trop longtemps et de ce qui a disparu trop vite.

Je garde surtout l’idée que pour faire récit, il faut des multiplicités, des enquêtes fantastiques.

Des terrains curieux où le papotage et les ragots deviennent corpus. >>

* Texte co-écrit à 6 mains en résonance avec l’exposition

Oil of every Pearl’s un-insides

par le Collectif Contreforts