rafaël cuenca
*me retrouver
Je suis né dans les draps froissés d’une lignée qui s’essouffle.
J’ai hérité du silence, des broderies fines sur tissus, de tout ce que les femmes de ma famille n’ont pas pu dire.
Je viens d’un monde où on offre de petits objets insignifiant pour dire je t’aime, où les souvenirs s’enroulent autour des gestes. Plier un drap, écosser des haricots, repeindre.
J’archive ce qui me traverse en fabriquant des rituels : la performance devient table dressée, l’installation devient maison ouverte, et l’amour un acte d’entretien.
Il y a dans mon travail une politique douce mais radicale : celle de prendre soin,
que les objets du quotidien sont des monuments de mémoire,
et que le linge de famille raconte l’histoire des corps qui l’ont porté.
Je tends la main à celles qui m’ont précédée, et je transforme leur silence en matière.
Je travaille à partir des absences.
Celles qui hurlent sous les coutures.
Celles qu’on regarde de loin, comme une maison vide qui sent encore la lavande et le sucre.
Je veux fabriquer des lieux, et des objets, pour qu’on puisse enfin y reposer nos douleurs.














(... Quand l’été revient, elle recommence.
Elle détache le vieux bouquet de blé, devenu sec comme un
souffle. Il a jauni à force d’attendre, il a tenu bon, à peine effrité.
Il a veillé sur la maison.
Elle le décroche sans bruit.
Juste ce qu’il faut de lenteur pour que les âmes sentent qu’on
pense encore à elles.
Chaque brin de blé est un nom qu’elle n’écrit jamais. Une peau
qu’elle a touchée un jour. Ils sont là, ficelés ensemble, liés par
un fil de coton qui ne casse pas.
Le fil, c’est elle. Le nœud aussi.
Les nouveaux brins, elle les choisit sous le soleil. Elle les coupe
avec beaucoup de tendresse. C’est une moisson intime. Personne ne regarde.
C’est entre elle, eux et le vent. ...)

